Suzanne a 104 ans. C’est une petite femme, 1 m 55 certainement. Elle a su garder quelques rondeurs avec l’âge. Les traits de la grande vieillesse sont perceptibles. Des cheveux gris-blancs qu’elle peigne légèrement en arrière, une peau fine ridée sur le visage, sur les mains.
Un rai de lumière effleure la face gauche de son visage. La soirée s’annonce douce, c’est la fin de l’été. Il est 19 heures. Pour elle, la nuit va bientôt commencer. Dans un mouvement à la fois délicat et engourdi, sa tête et son épaule dessinent une légère courbe vers le miroir posé près d’elle, sur la table. Orienté tel un rétroviseur, il lui permet de viser le chemin, au loin, et de voir s’engager la voiture qui signera l’arrivée de Marie, l’aide à domicile, qui chaque fin de journée vient l’assister pour se coucher. Ses mouvements jusqu’à son lit méritent soutien. Alors elle attend, dans le calme, dans le silence.
En dépit de son grand âge, Suzanne n’est pas limitée par ses contraintes physiques. Elle réécrit ses possibles. Elle puise dans son mental, noyau précieux de sa force de vie. Malgré un corps qui traîne, elle n’apparaît pas diminuée ou amputée de quelque chose qu’elle aurait eu avant, et que l’empreinte du temps lui aurait fait perdre. Elle ne fait pas non plus « comme si ». Ses possibles ont changé, se sont déplacés. Ils n’en sont pas réduits pour autant. Elle est à l’écoute de ce que son corps veut et peut. Elle ne sort jamais, même accompagnée. Alors elle voyage en pensées. Son mental recrée du vivant et du mouvement. À sa guise, comme pour habiller le temps, elle convoque les souvenirs de sa longue vie, elle joue avec, s’en réjouit. Ils lui apportent des images, des sourires, des rires et des regards. De son enfance, de la guerre, de son très cher mari disparu, de ses enfants et tous les autres depuis. Quelques souffrances et beaucoup de bonheur.
Elle reste là assise des heures durant. Pas de télévision, pas de poste de radio. Elle entend mal, elle lit sur les lèvres. De sa main droite, elle trace, à l’encre bleue, les lettres des mots fléchés qu’elle s’occupe à remplir, comme une routine. Le geste est tremblant mais assuré. Les doigts sont recroquevillés, la peau est claire, presque transparente, comme usée par le temps. Elle ne souffre pas.
Son nez accueille des lunettes qui soulignent le bleu de ses yeux, presque cristallins. Au-delà de leur aspect esthétique notoire, ils sont assez troublants par leur force. On y perçoit l’entrée de son âme. Elle y donne tout à voir. Les images s’y animent, les sons et les odeurs s’y expriment. C’est aussi ça qui fait sa présence. Pourtant elle voit mal, ses yeux sont fragiles depuis toujours. Mais ils suivent tout.
Sur ses épaules, un châle mauve, réalisé au crochet, renforce la douceur du tableau. C’est elle qui l’a fait, il y a bien longtemps, lorsque sa dextérité et sa force soutenaient encore les gestes.
Suzanne est assise, là, dans son fauteuil, dos à l’unique fenêtre de sa pièce de vie, 10 heures par jour. À la même place. C’était le fauteuil de son mari. Lorsqu’il est mort, elle a pris sa place.
Elle est sacrément vivante. Sa beauté est de celles réservées aux vieilles personnes sereines.
Elle a su garder son entièreté, son intégrité. Sa capacité à toujours être au présent de son monde. Avec un peu d’imagination et une certaine force de prendre soin d’elle. Elle semble dans un autre monde, comme coupée du nôtre.
Dans cette pièce de vie, où la lumière naturelle peine à se frayer un chemin, un délicat halo se dessine autour d’elle. Une énergie astrale semble la protéger. À moins que ce ne soit elle qui nous accompagne, pour nous enseigner. Institutrice dans sa jeunesse, elle maîtrise avec justesse l’art de la transmission. Il ne s’agit toutefois pas ici de savoirs académiques. Par sa posture, elle sait replacer l’être dans son essentiel, tourné vers son intime intérieur, à l’écoute. La richesse de sa manière d’être à la vie se situe là. Quelque chose de poétique qui échappe, mais qui résonne. Suzanne donne à penser l’existence. Elle fait partie d’une poignée de gens généreux. De manière intuitive, instinctive, elle est dans le don. En l’absence de foi quelconque, sans attente de contre-don. Elle aime la vie. Et elle en donne. Par un sourire, un regard, une attention, une présence.
Comme l’écrivait Simone de Beauvoir dans La Vieillesse « ceux (les vieillards) qui ont vraiment dépassé 100 ans sont presque toujours des individus exceptionnels ».
Chaque jour ressemble à la veille. Ses journées sont rythmées par ses habitudes et ses besoins. Rythmées par quelques visites, quelques présences, et la venue de Marie surtout, trois fois par jour, sans qui sa vie ici, dans sa maison de toujours, ne serait plus possible.
Alors ce soir elle attend paisiblement Marie, qui l’aidera à se mettre au lit. Et demain tout recommencera.
souvenirs…

