Premières années
Je suis née en 1965 à Avignon d’un père militaire et d’une mère institutrice. Nous sommes trois dans la fratrie : ma sœur Geneviève, de quatre ans mon aînée, et mon frère Jean-Fred, qui, quant à lui, a deux ans de plus que moi. Je m’appelle Anne.
Notre famille a beaucoup déménagé, au gré des mutations de mon père. De leur histoire, j’ai en mémoire la vie à Angers, lieu de naissance de ma sœur, puis l’Algérie (pendant le conflit), où est né mon frère, et enfin Avignon, où j’ai vu le jour. Par la suite, la famille au complet, nous avons vécu quelques années à Sotteville-lès-Rouen, puis nous nous sommes installés à Saint-Cyr-l’École, une commune mitoyenne de Versailles.
J’y ai passé la plus grande partie de mon enfance et de mon adolescence. C’est sans conteste là que mes souvenirs d’enfance sont les plus vifs.
J’ai vécu en périphérie de Rouen jusqu’à l’âge de six ans. Mes souvenirs de cette période sont vagues, comme le sont généralement ceux de la toute petite enfance.
À la maison, néanmoins, j’ai quelques images. Je regardais sur le poste en noir et blanc la série Bonne Nuit les Petits, qui, je dois l’avouer, m’attirait autant qu’elle m’effrayait. Je me souviens du fauteuil crapaud bleu derrière lequel je me cachais à l’arrivée du nuage de Nounours. Il me semble, par ailleurs, avoir vu des extraits de la retransmission du Premier Pas sur la Lune en juillet 1969. J’avais alors quatre ans.
À l’école maternelle, j’ai été scolarisée — en moyenne section, me semble-t-il — dans la classe de ma mère. Si je considère les souvenirs qu’elle me livrait naguère, je crois avoir été quelque peu friponne avec cette « maman maîtresse ». À l’en croire, je ne perdais pas une occasion de la chambouler et de la mettre, de temps à autre, en difficulté. Je me remémore le récit qu’elle faisait de la visite du médecin scolaire, durant laquelle j’avais joué l’enfant attardée. Ce qui, avec le recul, je pense, n’avait fait rire que moi.
En classe de CP, me reviennent les punitions publiques qui étaient administrées à la cantine. À l’époque, il est vrai que l’éducation transmise dans les écoles était assez dure. Lorsqu’un enfant devait être corrigé, un cérémonial — que je juge aujourd’hui inadmissible — était mis en place. L’enfant puni était assis sur une chaise au centre de la pièce, à la fois isolé et, paradoxalement, entouré de nous tous, installés autour de lui. Nous avions alors pour consignes de la part des adultes encadrants de proférer quelques quolibets ou railleries verbales à son encontre. Avec le recul, il s’agissait assurément d’un tribunal populaire d’enfants.
À nous la liberté
Mon père a été affecté à Saint-Cyr-l’École un an avant que ma mère n’obtienne elle-même sa mutation. Nous sommes donc restés un an avec maman à Sotteville-lès-Rouen, tandis que lui prenait ses fonctions de Capitaine au Collège Militaire, où il avait alors la charge des classes de sixième et de cinquième.
Lorsque nous l’avons rejoint l’année suivante, nous avons habité environ un an sur le domaine militaire, au sein des logements dédiés au personnel du Collège. Non loin de la maison du commandant, nous occupions une maison assez petite, pourvue uniquement de deux chambres. Mais même si je partageais le même espace avec ma sœur et mon frère, cela me convenait et j’ai de cette époque des souvenirs extrêmement heureux.
Notre enfance se passait en majorité à l’extérieur. Le domaine militaire de Saint-Cyr-l’École était très étendu. Nous avions une enfance libre : nos parents nous permettaient de jouer et d’explorer les différents territoires avec les autres enfants résidents. Lorsque j’évoque des images de cette période de ma vie, je revois le parc de jeux à proximité, où je m’initiais au plaisir du mouvement et de la vitesse avec mes amis sur le tourniquet ou à la balançoire. Avec mon amie Sophie, nous réinventions, à hauteur d’enfants, les aventures des deux héros des Mystères de l’Ouest, une série américaine que j’aimais regarder à la télévision.
Après que mon père eut quitté ses fonctions au sein du Collège Militaire, nous avons déménagé à quelques centaines de mètres — mais toujours sur le domaine — dans un appartement de la Cité Militaire, un logement collectif réservé aux militaires de carrière. Nous naviguions aisément d’un site à l’autre pour retrouver nos amis. Tous les enfants du site évoluaient en liberté. Notre chien Tabou en faisait de même : il était libre de gambader comme bon lui semblait.
Je me souviens de quelques bêtises d’enfants que nous faisions çà et là. Certains jours, après avoir dérobé à nos parents les clefs de leurs voitures, nous allions discrètement dans le garage du Collège Militaire écouter, pendant des heures, la musique à la radio. Nous étions en général pris dans la foulée, car nous vidions les batteries des véhicules. Nos parents n’avaient alors aucun mal à identifier les coupables du forfait.
Nous arpentions les bâtiments du Collège, notamment la cave peinte de fresques à l’effigie de personnages de Walt Disney, pour mener nos aventures. C’est peu ou prou à la même période que j’ai partagé mes premiers concours de baisers entre tout-petits que nous étions. Plus tard, nous organisions des boums. Un jour, mon amie Sophie avait même tenté de fumer de l’aspirine ! Elle devait être un peu plus grande, très certainement. Je ne me souviens pas précisément de l’âge que nous avions pour chaque évènement, mais j’aime me remémorer tous ces souvenirs doux qui ont jalonné mon enfance.
Aux beaux jours, nous allions jouer dans le bois de la propriété au jeu des douaniers et contrebandiers. En tant que contrebandiers, nous cachions un message sur nous et nos adversaires devaient nous retrouver. Un petit garçon du groupe, Michel, que nous surnommions Mimi, avait caché son message si profondément dans son oreille qu’il y resta coincé !
Après l’école primaire, je suis entrée au collège de la ville de Saint-Cyr-l’École. J’y allais à pied, en quinze à vingt minutes de marche. À cette période, j’avais cours le samedi matin. Ma mère, institutrice, travaillait également. Alors, à la sortie du collège, mon père venait me chercher et nous allions tous les deux faire les courses de la semaine à Euromarché, l’un des premiers hypermarchés de la région. Le samedi après-midi était aussi le jour du ménage à la maison. Me reviennent les odeurs de Pliz, ce produit d’entretien très en vogue ces années-là.
Plus tard, je suis entrée au lycée civil, qui, bien que situé sur le domaine militaire, accueillait des filles et des fils de militaires mais aussi des extérieurs. J’y suis entrée pour la rentrée de septembre 1980, car je me souviens y avoir été scolarisée lors de l’élection de François Mitterrand à la présidentielle de mai 1981. Peu après, mes parents sont partis vivre à Castres. J’ai alors exprimé le souhait de rester dans mon lycée avec mes amis pour suivre mon année de terminale, ce qu’ils ont accepté.
Ces années vécues à Saint-Cyr riment avec liberté et enfance heureuse. Nous, les enfants, avions accès à tout. Des activités étaient organisées en soirée ; nous pouvions profiter de la piscine, du stade et du cinéma du site. Il y avait même une église sur la propriété. J’ai créé des amitiés importantes, dont certaines persistent encore à ce jour, plus de quarante ans plus tard. Mes parents accueillaient beaucoup de monde chez nous pour partager des moments conviviaux en famille, avec nos proches. J’aimais cette énergie. Ma marraine, qui habitait à Saint-Germain-en-Laye, et mon parrain, à Meudon, avaient des enfants de nos âges. Nous nous retrouvions souvent les fins de semaine.
Mon enfance à Saint-Cyr, c’est aussi l’arrivée du téléphone à touches et l’installation de la télévision couleur dans ce grand meuble que mes parents avaient acheté spécialement pour l’occasion.
Épopée à Versailles
Lorsque j’étais au collège, je me souviens d’un évènement précis qui a marqué mon enfance. Il s’inscrit dans mon histoire comme l’un des moments forts partagés avec ma sœur et mon frère.
J’avais à l’époque entre douze et treize ans. À force d’explorations de nos terrains de jeux avec notre groupe d’amis, nous avions repéré un trou dans le grillage qui menait au Château de Versailles. Le terrain de la propriété militaire se situe encore de nos jours à quelques centaines de mètres du parc du Château. Ce devait être un samedi soir, car étaient programmées sur le site les animations des Grandes Eaux de Versailles. À cette occasion, les bassins étaient mis en eau et, en fin de journée, un feu d’artifice était tiré. Pour les enfants que nous étions, le désir d’assister à l’évènement était brûlant.
Ce samedi en question, à la tombée du jour, une colonie de vélos s’élançait de la Cité militaire en direction de Versailles. Seule ma sœur Geneviève était motorisée. Elle transportait derrière elle — sur sa GT 10 orange — son amie Véronique, appareillée de béquilles. À l’orée de notre passage secret, nous avons accroché nos vélos les uns aux autres. Les parents nous avaient laissés partir vers cette aventure sans nous questionner plus en détail sur notre entreprise.
Quelques instants plus tard, heureux d’avoir réussi à pénétrer cette terre de patrimoine, notre joyeux groupe remontait l’une des grandes allées en quête du meilleur point de vue sur le feu d’artifice. Toutefois, sans le savoir, nous étions aux abords du Pavillon de la Lanterne, un ancien pavillon de chasse, à cette époque lieu de villégiature du Premier Ministre.
Une haute grille dressée devant nous avait stoppé notre avancée. De là, nous observions au loin les premières fusées colorées qui commençaient à jaillir. Lorsque, tout à coup, deux gardes en uniformes ont surgi de l’autre côté de la grille et sont venus jusqu’à nous pour savoir si nous étions des invités du Premier Ministre. Face à la réponse négative qui devait se lire sur nos moues, ils nous demandèrent de les attendre. Ils reviendraient dans un instant avec les clefs. En aînée du groupe, ma sœur Geneviève nous intima alors l’ordre de ne pas bouger. Mais, pris de panique, le groupe prit la fuite sous l’impulsion de mon frère Jean-Fred. Animés par nos réflexes et peurs d’adolescents, nous nous sommes mis à courir dans les allées du parc, avec pour objectif de rejoindre au plus vite nos montures cyclables.
Dans ce sauve-qui-peut, nous sommes tous partis dans tous les sens. Je courais, Véronique béquillait au plus vite, ma sœur, quant à elle, se hâtait comme elle le pouvait, empêchée par ses boots à talons hauts. À tel point que ses centimètres de talons restèrent plantés dans la terre meuble du parc du Château de Versailles !
Dans ma mémoire, tout est allé très vite. Et au moment même où je m’apprêtais à enfourcher le premier vélo venu, libéré de ses attaches, un bras ferme et vigoureux me saisit l’avant-bras. Je perçois encore l’intensité du geste sur ma peau. Un des gardes m’avait trouvée, arrêtée et était bien décidé à se servir de moi pour retrouver le reste de mes camarades de forfait. Il m’ordonna de ne pas bouger, ce que je fis, terrorisée du haut de mes douze ans. Très vite, à leur suite, je pénétrai dans la maison des gardes, entourée de ces deux hommes manifestement enivrés. Ils prenaient un plaisir certain à m’impressionner et me sommaient de leur donner les identités de mes compagnons. Je restai muette. Je me souviens avoir vécu des minutes interminables. Leur sermon me terrifia. Dans l’angle de la pièce, une télévision dépourvue de son diffusait son programme. Ce défilé d’images accrochait mon regard et me permettait de sortir quelque peu de l’inquiétude grandissante qui me gagnait, d’autant que je venais d’apprendre que la brigade des mineurs avait été appelée. Je n’en menais pas large.
Pendant ma courte captivité, les autres s’étaient dispersés, chacun comme il le pouvait. Véronique, limitée dans sa course, s’était retrouvée, dans sa fuite, montée en voiture avec des inconnus. Mon frère et Laurent, le frère de Véronique, en sauveurs du moment, étaient rentrés à toute allure informer nos parents de l’incident en cours. J’appris par la suite que mon père, accompagné du père de Laurent et de notre chien Tabou, était immédiatement parti en voiture à notre recherche.
Lorsque les agents de la brigade des mineurs vinrent à ma rencontre, je les suivis, honteuse. D’un ton grave face aux gardes, ils se révélèrent plus complaisants une fois installés dans leur voiture, moi, assise sur la banquette arrière.
(extrait…)

