C’était un soir en semaine, je ne me souviens pas précisément de quel jour il s’agissait. Une soirée assez banale pour ainsi dire. Nous avions quitté Paris et habitions, le père de ma fille, notre fille Éléna, et moi, à Angoulême, depuis quelques petits mois. Nous avions loué une maison, assez ancienne, et pourtant toute pleine de charme. De l’extérieur, elle ne payait pas de mine mais, pour moi, elle était accueillante. J’étais heureuse d’habiter ici, à quelques rues de là où j’étais née trente ans plus tôt. Je n’y avais jamais vécu.
Dès mon arrivée ici, j’avais sympathisé avec Élodie, une femme plus jeune que moi, qui prenait ici son tout premier poste. De sa silhouette gracile se dégageait un mélange de douceur et de fragilité, qui m’avait touchée. Nos premiers échanges professionnels étaient bienveillants et laissaient entrevoir une complicité féminine en devenir. C’est alors tout naturellement, lorsqu’elle me proposa, cet après-midi-là, de la rejoindre le soir pour boire un verre dans un bar en ville, que j’acceptai avec plaisir. Je ne demandais qu’à mieux la connaître, et en réalité, prendre une petite respiration seule, sans ma famille, me ferait le plus grand bien. Mais c’était sans imaginer les événements à venir.
À la maison, le début de soirée s’est déroulé sans encombre. Dans son bain, ma fille Éléna jouait et se racontait des histoires, fruits probables des évènements de la journée. Je l’écoutais d’une oreille, la salle de bain n’étant qu’à deux pas de la cuisine. Nous avons partagé une purée de potimarron, un de ses plats préférés. Son père est arrivé alors que nous finissions de prendre notre repas. J’avais informé Élodie que je ne pourrai la rejoindre que vers 20 h 30, le temps de passer le relais. Elle avait fait preuve de compréhension, elle qui n’était pourtant pas maman. Je suis montée à l’étage enfiler une veste chaude pour la soirée, suis passée en coup de vent dans la salle de bain me coiffer les cheveux, souligner mes lèvres de rouge et dessiner le contour de mes yeux. J’ai embrassé Éléna, lui ai souhaité une belle nuit. J’ai ajouté : « À demain matin ma princesse, je serai là pour te réveiller, bon dodo ! »
Vingt minutes plus tard, je longeais les remparts en direction du bar qu’avait repéré Élodie sur une application mobile. On pourrait y boire une bière artisanale dans une ambiance calme, m’avait-elle dit. Ce qui convenait à notre souhait de discuter sans être dérangées par une musique trop forte ou la retransmission de je ne sais quel match de football. Je revois la scène comme si c’était aujourd’hui. Nous nous installons à une table en bois, du type table de camping, avec les bancs attenants. Une serveuse s’avance pour prendre notre commande. Nous débutons à peine notre discussion lorsque mon téléphone vibre. Un appel du père d’Élina. J’ai quitté la maison il y a 30 minutes. Que se passe-t-il ? Je décroche, quelque peu amère :
« — Allô ?
— Les pompiers et le Samu sont à la maison, la bouillotte d’Éléna a explosé, elle s’est brûlée les pieds. »
Je restai sans voix…
« Nous partons à l’hôpital, tu peux nous y rejoindre, urgences pédiatriques. À tout à l’heure. »
Encore aujourd’hui je me demande comment tout a basculé si vite. J’ai embrassé ma fille, j’ai pris mon sac, suis montée dans ma voiture, me suis garée, j’ai marché le long des remparts à la rencontre d’Élodie, nous nous sommes installées dans ce bar. Un instant. Quand cela était-il arrivé ? Je rembobinais. Pour que les urgences soient déjà prêtes à quitter la maison avec ma fille, l’évènement a dû se produire alors que je n’étais même pas arrivée à destination. Tout va si vite… En l’espace d’un instant, tout se brouille. Ce verre que l’on me sert, cette jeune femme face à moi, hébétée et désemparée. Ma culpabilité de n’avoir pas été là, avec mon enfant, ses brûlures. Je tente de me raisonner. Ce ne peut tout de même pas être vital une brûlure aux pieds… Mais elle n’a que trois ans, trois petites années, ma toute petite.
Je prends une courte minute pour faire un point de la situation à Élodie, penche la tête sur le côté comme pour lui dire – je suis confuse, je m’excuse mais je ne peux pas rester. Je dois partir retrouver ma fille. Prendre soin d’elle -. Elle acquiesce d’un sourire entendu et me dit : « Ne t’inquiète pas, elle est entre de bonnes mains. Va. ». Je quitte le bar à vive allure lorsque j’entends un « bon courage ! » avant que la porte ne se referme sur mon passage.
Je ne le sais pas encore mais Élodie deviendra l’une de mes amies les plus proches pour le reste de ma vie. La douleur, lorsqu’elle est entendue et partagée, crée des liens incommensurables.
À E…

